Lucie Joubert
L’humour occupe une place prépondérante dans l’histoire du Québec. Autrefois une chasse gardée masculine, ce créneau culturel compte de plus en plus de femmes qui se produisent sur les scènes québécoises et internationales ou déploient leur talent sur d’autres plates-formes. Pourtant, les archives qui témoignent de la vitalité de leur humour sont anémiques si on les compare aux ressources bibliographiques disponibles sur l’humour masculin. En effet, les œuvres et les carrières des femmes en humour
monopolisent toujours moins l’attention du public tant savant qu’élargi et restent donc beaucoup moins explorées et analysées. Même du côté des études en humour, un champ florissant comme en témoignent plusieurs thèses de doctorat et mémoires de maîtrise récents, la parole des femmes peine à prendre place au sein du canon des exemples cités : il suffit de feuilleter les dictionnaires ou les recensions d’humour pour constater la surenchère d’exemples masculins par rapport aux textes de femmes [1].
L’humour des femmes existe bel et bien, mais il peine à subsister dans la mémoire collective. On aurait pu croire que, les nouvelles technologies aidant, sa transmission et sa pérennisation en seraient accélérées, qu’elles seraient même automatiques, mais on est bien loin du compte; il importe donc de commencer à le documenter et à l’archiver plus systématiquement.
Ce travail de recherche encore à venir permettrait de mettre en lumière, non seulement l’humour des femmes qui se fait de nos jours, mais aussi celui qui s’est fait, antérieurement au Québec. Il faciliterait aussi la compréhension de certains pans de l’histoire humoristique et sociologique du Québec francophone.
Mieux connue sous son nom d’artiste « La Poune », Rose-Alma Ouellette est justement une des figures les plus incontournables du paysage humoristique, notamment en raison de l’impressionnante durée de sa carrière, qui commence à la fin de la Première Guerre mondiale et se poursuit jusqu’au début des années 1990. Comédienne polyvalente, improvisatrice avant l’heure, première femme en Amérique du Nord à diriger successivement deux théâtres, Mme Ouellette s’est d’abord fait connaître sur les scènes du burlesque avant d’élargir son registre pour jouer ensuite dans des pièces de théâtre ou tourner dans des films à teneur plus dramatique[2].
Sa longue carrière a pourtant peu fait l’objet d’études approfondies jusqu’à présent. Certes, son ouvrage Vous faire rire, c’est ma vie (Québécor 1983) donne accès aux coulisses de son parcours artistique; le livre de Philippe Laframboise, La Poune (Éditions Héritage 1978) nous invite à suivre le développement de cette carrière féconde à travers ce qui s’apparente à une longue conversation avec l’artiste; le CD Rose Ouellette, dans la collection « Les refrains d’abord », permet de découvrir certaines des chansons qui ont jalonné les premières décennies de sa trajectoire d’artiste; le documentaire de Sylvie Madore, Le siècle de Rose Ouellette, affiche par son titre même sa pérennité dans l’espace public; enfin, les précieux travaux de Chantal Hébert sur le burlesque donnent une idée générale du contexte social québécois dans lequel a commencé à évoluer La Poune.
Mais ces documents, si essentiels soient-ils, ne suffisent pas à rendre totalement justice au rôle central que l’artiste a joué dans l’imaginaire québécois; par ailleurs, « le talent comique de Ouellette s’étant déployé en grande partie au théâtre burlesque, genre basé sur des canevas de pièces ensuite étoffées par l’improvisation, il y a évidemment peu de traces écrites de son œuvre [3]». Restent donc encore à venir des analyses qui rendront compte des aspects inédits de la carrière et de la vie de la Poune : par son esprit d’entreprise, cette artiste ne faisait-elle déjà pas la preuve d’une agentivité avant-gardiste ? La divulgation récente de son homosexualité modifie-t-elle notre perception à son égard, puisqu’elle permet de mesurer l’indépendance d’esprit de cette femme qui a toujours tourné le dos aux déterminismes de son époque ? Il est plus que temps de se pencher sur Rose-Alma Ouellette et sur le large pan de l’histoire du Québec qui se déploie à travers son parcours.
Si le musée de la civilisation de Québec (MCQ) héberge, depuis une vingtaine d’années, de nombreux objets ayant appartenu à l’artiste (dont son célèbre chapeau de marin !) ainsi que des comptes rendus de spectacles, des interviews, des photos, la BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) n’est pas en reste et offre depuis peu de nouveaux documents fascinants sur l’artiste. On retrouve entre autres, dans ce fonds d’archives, des notes manuscrites de La Poune qui prépare sa biographie ; elles en disent long, non seulement sur elle, mais sur son environnement. Ouellette, d’abord, griffonne des notes sur tout papier qui lui tombe sous la main dans un français presque phonétique : « Un beau jupon blanc ca fais que le Dimanche ont nitais propre », écrit-elle avec cette fierté de dompter une misère qu’on devine profonde durant l’enfance. Intéressants aussi sont les tapuscrits qu’elle a annotés et dont on peut supposer qu’ils constituaient les canevas de sketches qu’on améliorait de soir en soir. On découvrira en outre, à travers les messages de félicitations ou les vœux d’anniversaire, le rayonnement de cette femme aux origines modestes qui restera toujours fidèle à elle-même. Ainsi, un télégramme du premier ministre Pierre Elliott Trudeau – qui nous apprend que Valéry Giscard d’Estaing, futur président français, alors professeur au Collège Stanislas de Montréal, « passait ses soirées les plus gaies au National » – côtoie le témoignage d’admiration d’un prêtre, rédigé à l’endos des consignes de sécurité d’un avion d’Air Canada…
Ces nouveaux documents, maintenant disponibles grâce à sa petite-fille Kathleen Verdon, peuvent conduire, à travers Rose-Alma Ouellette, à une compréhension différente de la société qui l’a façonnée mais qu’elle a ensuite façonnée à son tour. Témoins trois détails, anecdotiques en apparence, mais qui en disent long sur l’époque : La Poune possédait une arme pour sa protection, elle devait, sur la recommandation du médecin, « ne jamais porter des souliers à talons de moins de 1 1/2 pouces » et écrivait des idées de gags sur une facture de Dumont Plumbing Service. C’est l’histoire du Québec, en fait, qui s’étale dans ce fonds d’archives.
Rose-Alma Ouellette aimait son public, comme elle se plaisait à le répéter, et le public le lui rendait bien. Un public dont la diversité et l’étendue l’auraient bien étonnée, si l’on en juge par cet extrait de la correspondance entre Jean Marcel et Jacques Ferron, deux improbables admirateurs. À la suite d’une discussion sur les origines et les implications des mots en oune au Québec, Jean Marcel écrit ceci à son mentor :
Vous m’avez fait bien plaisir en parlant de Ti-Zoune et de la Poune : je vous révèlerai, en effet, que c’est à leur école que j’ai appris le théâtre, au vieux Stadium Notre-Dame et au Théâtre National. Jusqu’à un âge avancé (même en classe de philosophie) j’allais les voir tous les jeudis après-midi pour y retourner parfois le dimanche quand le spectacle m’avait paru exceptionnel. C’est sans doute par fidélité à ces plaisirs de jeunesse qu’ayant accédé à d’autres formes de culture, je ne suis jamais retourné au théâtre[4].
Dommage que ces deux grands intellectuels n’aient pas eu accès au livre de Laframboise paru en 1978; ils y auraient appris que c’est Olivier Guimond (Ti-Zoune) qui a trouvé le nom de scène de La Poune parce que « sur l’affiche, à côté du nom de Ti-Zoune, Rose Ouellette ou casserole, cela ne rimait pas très bien…[5] »
C’est en somme une invitation à revivre les grandeurs et les misères d’une époque pas si lointaine pour les un·es, ou à découvrir un univers à la fois familier et étranger pour les autres. Rose-Alma Ouellette revit, un peu, dans ces archives mais elle mérite encore mieux.
Lucie Joubert
Professeure titulaire retraitée, Université d’Ottawa
Sans blague! Une anthologie de l’humour des femmes
https://editionssommetoute.com/livre/sans-blague/
Collection « L’humour » (Somme toute)
https://editionssommetoute.com/collection/lhumour/
Observatoire de l’humour
https://observatoiredelhumour.org/
[1] Jeanne Mathieu-Lessard, Lucie Joubert et Mélissa Thériault (dir.), Sans blague! Une anthologie de l’humour des femmes, Éditions Somme toute, coll. « L’Humour », 2024, p. 5.
[2] Pour un résumé efficace de la carrière de Rose-Alma Ouellette, voir l’entrée que signe Maude-Emmanuelle Lambert dans l’Encyclopédie canadienne : https://thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/rose-ouellette.
[3] Jeanne Mathieu-Lessard, « Rose-Alma Ouellette (La Poune) (1903-1996), Jeanne Mathieu-Lessard, Lucie Joubert et Mélissa Thériault (dir.), Sans blague! Une anthologie de l’humour des femmes, Éditions Somme toute, coll. « L’Humour », 2024, p. 42-43.
[4] Jacques Ferron et Jean Marcel, Redevenir Français. Correspondance II 1969-1972. Édition préparée par Marcel Olscamp et Lucie Joubert, Montréal, Leméac, coll. « L’écritoire », lettre no 176. À paraître (hiver 2026).
[5] Philippe Laframboise, La Poune, Saint-Lambert, Les Éditions Héritage Inc, p. 66.
Pour citer ce texte : Lucie Joubert (18 novembre 2025), « Archives de l’humour au féminin : Rose-Alma Ouellette (1903-1996), dite La Poune », Carnet de recherche En Amont, consulté le [ date ] à l’adresse https://chairehistoireculturelle.uqam.ca/archives-de-l-humour-au-feminin-rose-alma-ouellette-1903-1996-dite-la-poune/
Lucie Joubert est professeure titulaire retraitée de l’Université d’Ottawa. Elle a publié trois monographies : Le carquois de velours. L’ironie au féminin dans la littérature québécoise (1960-1980), L’humour du sexe. Le rire des filles et L’envers du landau. Regard extérieur sur la maternité et ses débordements. Elle a dirigé deux collectifs portant sur l’humour : Les Cyniques. Le rire de la Révolution tranquille, avec Robert Aird, ainsi que Rock et Belles Oreilles : analyse de l’œuvre d’un groupe mythique, avec Christelle Paré. Elle a dirigé un numéro sur l’humour québécois dans la revue française Humoresques et, avec Brigitte Fontille, un numéro de la revue Recherches féministes intitulé « Les voies secrètes de l’humour des femmes ». Elle est aussi directrice de l’Observatoire de l’humour et de la collection « Humour » aux éditions Somme toute, où elle vient de faire paraître Sans blague! Une anthologie de l’humour des femmes (2024), avec Jeanne Mathieu-Lessard et Mélissa Thériault et Jouer sur le banc. Les filles dans le monde de l’improvisation (2022) avec Emmanuelle W.-Viau.
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Le carnet de recherche En amont s’intéresse aux gestes préalables de la recherche, en ciblant plus spécifiquement les défis engendrés par la production d’une histoire culturelle plurielle et davantage inclusive. Y est abordé un vaste éventail de sujets, qui vont du repérage des sources et des questions liées à la documentation, jusqu’aux moyens de diffusion et aux stratégies visant à maximiser l’impact des travaux de recherche sur les publics. Notre attention se portera également sur les cadrages et les perspectives théoriques et méthodologiques qui innovent ou facilitent des travaux jusqu’alors difficiles à réaliser, de même que sur l’apport et les limites des humanités numériques, ainsi que sur les enjeux liés au genre et aux classes sociales dans la recherche. Enfin, nous appuyant sur les savoirs acquis par vingt-cinq années de travaux réalisés en collégialité, nous tendrons à démystifier et à valoriser les modes de coopérations interdisciplinaires, la conduite de travaux de très longue haleine ainsi que le travail scientifique réalisé en grandes équipes. En plus d’accompagner le déploiement de la programmation de la Chaire de recherche en histoire culturelle des pratiques non dominantes, En amont rassemble des contributions de spécialistes d’horizons disciplinaires, géographiques et générationnels multiples.
Responsable
Chantal Savoie
Secrétaire de rédaction
Annie Talbot
Disciplines
Histoire culturelle, études littéraires, femmes et questions liées au genre, cultures populaires, médias, études culturelles, interdisciplinarité, sociologie de la culture, humanités numériques.
Thèmes
Sources et documentation de la recherche, perspectives théoriques et méthodologiques, histoire des femmes et enjeux liés au genre, histoire culturelle des classes sociales dominées, historiographie, humanités numériques, enseignement, travail collaboratif en recherche.